SIR ORFEO (1)


On lit souvent, on trouve par écrit,
(Et les clercs le savent bien),
Des lais pour chanter à la harpe ;
La matière en est merveilleuse.
Les uns sont de guerre, les autres de peine,
D’autres de bonheur et de plaisance.
Les uns de trahisons, d’autres de ruses,
D’autres d’aventures d’autrefois ;
D’autres de farces, ou de gaillardises,
D’autres encore, qui parlent de fées.
Or de tout ceux que l’on peut voir,
La plus grand part sont lais d’amour.
En Bretagne, aux temps anciens,
Furent faits ces lais, dit le poème.
Quand les rois entendaient parler
D’une aventure quelque part advenue,
Ils prenaient leurs harpes en grand joie,
Et faisaient un lai, lui donnaient un nom.

Ces aventures, je ne les sais pas toutes,
Mais il en est que je puis dire.
Ecoutez, loyaux seigneurs,
Je vais dire de Sire Orphée.

Orphée plus que toute chose
Aimait la musique de harpe ;
Qui bien jouait avait assurance
Qu’il le traiterait avec honneur.
Lui-même il aimait jouer
Et y mettait tout son soin.
Il avait bien appris, on ne trouvait
Nulle part un meilleur musicien ;
Il n’y avait personne au monde
Qui, assis en face de lui,
S’il l’entendait toucher la harpe,
Ne pouvait pas ne pas se croire
Parmi les joies du paradis.
Son jeu était tout joie et chant.

Orphée était roi,
Puissant seigneur en Angleterre,
A la fois hardi et fort,
Mais aussi généreux et courtois.
Son père descendait du roi Pluton,(2)
Et sa mère du roi Junon,(3)
Qu’autrefois on avait pris pour des dieux,
A cause de leurs hauts faits, dont on parlait.

Ce roi vivait à Traciens(4)
Qui est une forte cité ;
En ce temps-là, nul n’en doute,
Traciens était le nom de Winchester.
Le roi avait une reine magnifique
Qui avait nom Dame Herodis,(5)
La plus belle reine s’il en fut
Jamais vue en chair et en os,
Pleine de grâce et de bonté ;
Sa beauté ne saurait se décrire.

Il advint qu’au début de mai(6),
Quand le jour est chaud et joyeux,
Quand ont disparu les pluies d’hiver,
Quand tous les champs sont pleins de fleurs,
Quand sur toute branche on voit naître
Partout de splendides bourgeons,
La reine Dame Herodis
Avec deux filles de qualité,
S’en alla un beau matin
S’ébattre dans un verger,
Pour voir les fleurs s’épanouir
Et pour entendre les oiseaux chanter.

Elles s’assirent parmi le pré
Sous un arbre bien-greffé(7)
Et bientôt la belle reine
S’endormit sur l’herbe.
Ses filles n’osaient pas la réveiller,
Elles la laissèrent reposer.
Elle dormit jusque après midi :
La matinée était passée.
Et quand elle s’éveilla,
Elle se prit à crier, à pleurer,
Elle s’écorchait les mains, les pieds
Et son visage, où le sang coulait.
Elle déchirait sa belle robe,
Elle était toute hors de son sens.
Les deux filles ses suivantes
N’osèrent pas rester là,
Elles coururent droit au palais ;
Aux écuyers, aux chevaliers,
Elles dirent la folie de la reine,
Et qu’ils devaient l’aller secourir.
Des chevaliers et des dames,
Des demoiselles plus de soixante,
Coururent au verger vers la reine
Et la prirent dans leurs bras,
Et la portèrent dans son lit
En la maintenant fortement,
Car elle ne cessait de crier,
Et de vouloir se lever et s’enfuir.

Quand Orphée ouit la nouvelle,
Il n’en fut nullement heureux.
Il vint avec dix chevaliers
Dans la chambre devant la reine ;
Il la vit, et lui dit, plein de pitié :
« O ma vie, que t’arrive-t-il ?
Tu as toujours été si tranquille
Et voilà que tu cries affreusement.
Ton corps qui était si blanc
Tes ongles l’ont déchiré.
Ton visage, qui avait si beau teint,
Est blême comme si tu étais morte.
Et même tes doigts si fins
Sont tout pâles et tout sanglants.
Hélas ! tes yeux amoureux
Regardent comme on fait un ennemi.
Ah ! je te demande pitié,
Cesse ces cris épouvantables,
Dis-moi ce qui se passe et comment,
Par quel moyen on peut te secourir. »

A la fin, elle fut plus calme ;
Elle se mit à pleurer fort,
Et voici qu’elle dit au roi :
« Hélas ! mon seigneur, sire Orphée,
Depuis que nous vivons ensemble,
Jamais nous n’avons eu discord,
Mais je t’ai toujours aimé
Comme moi-même, et toi aussi.
Et maintenant il faut nous séparer ;
Prends cœur ; car il me faut partir. »

« Hélas ! » dit-il, « je suis perdu.
Où veux-tu aller, près de qui ?
Là où tu vas, je t’accompagne.
Là où je vais, tu dois me suivre. »
« Non, non, seigneur, c’est impossible ;
Je vais te dire ce qui est :
Lorsque ce matin j’étais couchée
Et dormais dans notre verger,
Deux beaux chevaliers sont venus à moi,
Bien armés de toutes armes,
Et m’ont ordonné de venir en hâte
Et de parler au roi leur seigneur.
Je leur ai répondu nettement,
Que je ne l’osais ni ne le devais.
Ils repartirent au galop ;
Leur roi vient alors, et fort vite,
Avec plus de cent chevaliers,
Et cent demoiselles aussi,
Tous sur des chevaux blancs comme neige.
Leurs vêtements blancs comme lait.
Je n’avais jamais encore
Vu d’aussi belles créatures.
Le roi avait une couronne en tête,
Qui n’était ni d’argent, ni d’or rouge,
Car elle était d’une pierre précieuse
Lumineuse autant que le soleil.
Et dès qu’il fut près de moi
Il me prit, bon gré, mal gré,
Il me fit monter sur un palefroi
Et, chevauchant à côté de moi,
Il m’a menée à son palais
Qui est fort beau à tous égards ;
Il m’a montré châteaux et tours,
Rivières et forêts, buissons fleuris,
Et tous ses superbes chevaux.
Puis il m’a reconduite ici,
Dans ce jardin qui est le nôtre,
Après quoi il m’a dit :
« Dame, soyez ici demain
Sous cet arbre bien greffé ;
Après, vous irez avec nous
Et vivrez avec nous à jamais.
Et si vous faites résistance,
Où que vous soyez, serez prise,
Et serez toute démembrée ;
Rien ne vous sera d’aucune aide.
Et quand vous aurez tout souffert,
Vous viendrez avec nous tout de même.

Quand le roi Orphée entend cela :
« Malheur ! » dit-il, « hélas, hélas !
J’aimerais mieux perdre la vie
Que laisser ainsi la reine mon épouse. »
Il se conseilla auprès de chacun ;
Personne ne pouvait l’aider.

Au lendemain, le matin est venu ;
Et Orphée a pris ses armes
Avec lui, dix fois cent chevaliers,
Tous armés, sombres et farouches.
Et ils s’en vont avec la reine
Droit sous cet arbre bien-greffé.
Ils la protègent de tout côté,
Et disent qu’ils vont rester là
Et mourir, tous autant qu’ils sont,
Avant qu’on ne prenne la reine.
Mais juste au milieu d’eux
La reine est enlevée,
Arrachée d’eux par une magie.
Personne n’a compris ce qui s’est passé.

Il y eut lors cris, pleurs et deuil.
Le roi est rentré dans sa chambre ;
Souvent se pâme sur les dalles,
Fait tel deuil, tels gémissements
Que sa vie est près de finir ;
Il n’y avait pas de remède.

Il rassembla tous ses barons,
Comtes et seigneurs illustres ;
Et quand ils furent réunis :
« Seigneurs », dit-il, « devant vous tous
Je charge mon bon chambellan
De gouverner désormais le royaume ;
C’est lui qui, en mon lieu, devra
Garder l’ordre dans le pays.
Car, puisque j’ai perdu ma reine,
La plus belle dame qui fut jamais,
Je ne veux plus voir de femmes.
Je m’en vais dans le désert
Et je veux y vivre à jamais
En forêt sombre avec bêtes sauvages.
Quand vous entendrez dire que je suis mort
Réunissez un parlement
Et choisissez un nouveau roi.
Disposez de mon héritage. »

Ce fut un grand cri dans la salle
Et des pleurs sur tous les visages.
Il n’était ni jeune ni vieux
Qui puisse dire un mot, tant ils pleuraient.
Tous ils se mirent à genoux
Et le prièrent qu’il consente
A ne pas s’en aller loin d’eux.
« Laissez ! » dit-il, « ainsi sera. »

Il abandonna son royaume ;
Il ne prit qu’un méchant manteau ;
N’ayant ni pourpoint, ni capuce,
Ni chemise, ni rien d’autre.
Mais il prit cependant sa harpe,
Nu-pieds s’en alla loin des portes ;
Personne ne devait le suivre.

Hélas ! quels cris et quelles plaintes !
Lui, qui avait porté couronne,
S’en alla pauvre de la ville
A travers forêts et bruyères.
Il s’en alla vers le désert ;
Il ne trouvait rien qui lui plaise,
Mais il vivait toujours en déconfort.
Il avait porté vair et petit gris,
Il avait dormi sur un lit de pourpre.
Maintenant sur la terre dure
Il se couvrait d’herbe et de feuilles.
Il avait possédé châteaux et tours,
Rivières et forêts, buissons fleuris ;
Maintenant sous la neige et les gelées
Il se faisait un lit de mousse.
Il avait eu de brillants chevaliers
A genoux devant lui et des dames,
Maintenant pour lui faire honneur
Il n’avait plus que des serpents sauvages.
Il avait eu à satiété
Viandes et vins, mets délicats ;
Maintenant il creusait et fouillait tout le jour
Avant d’avoir son content de racines.
En été il vivait de fruits sauvages,
De baies qui n’étaient guère bonnes,
En hiver il ne trouvait rien
Que racines, herbe et écorce.
Tout son corps était mal en point,
Mal traité, couvert de blessures.
Seigneur ! qui pourrait dire
Tout ce que ce roi a souffert.
Les poils de sa barbe, noirs, hirsutes,
Descendaient jusqu’à sa ceinture.
Sa harpe, sa seule joie,
Il l’avait cachée dans un arbre creux.
Quand le temps était beau et clair,
Il prenait sa harpe sans doutance,
Il harpait à son plaisir.
Le son allait par la forêt,
Et toutes les bêtes sauvages
En grand joie de lui s’approchaient.
Et tous les oiseaux d’alentour
Venaient se poser sur les branches
Pour écouter le jeu de la harpe,
Tant elle était mélodieuse.
Puis, quand il cessait de jouer,
Toutes les bêtes s’éloignaient.

Il voyait souvent non loin de lui
Quand la matinée était chaude
Le roi des fées avec sa suite
Qui venait chasser alentour,
A grands cris et sons de cor,
Tandis qu’aboyaient les chiens.
Ils ne prenaient pas de gibier ;
Et lui ne savait pas où ils allaient.
Une autre fois, il avait vu
Passer près de lui une grande armée,
Dix fois cent chevaliers bien équipés,
De toutes armes convenables ;
Fière et farouche leur allure ;
Toutes bannières déployées,
Les épées hors du fourreau ;
Et lui ne savait pas où ils allaient.
Une autre fois, il vit autre chose :
Chevaliers et dames dansant,
En beaux habits, avec grâce,
Elégance et gentillesse ;
On voyait tambours et trompettes
Et ménestrels de toute sorte.

Un jour il vit non loin de lui
Soixante dames à cheval,
Gentilles et jolies comme oiseaux sur la branche, —
Pas un seul homme parmi elles.
Chacune avait un faucon sur le poing.
Leurs haquenées longeaient la rivière.
Elles trouvaient gibier en abondance,
Canards, hérons et cormorans.
Sur l’eau, les oiseaux s’envolaient;
Les faucons les voyaient bien,
Chaque faucon tuait sa proie.
Orphée les regardait en souriant :
« Par ma foi », dit-il, « voilà beau jeu !
Par Dieu, je veux voir de plus près.
J’ai aimé semblables spectacles. »
Il s’est levé, il est allé.
Il est venu près d’une dame,
L’a regardée, l’a reconnue ;
Trait pour trait, c’était bien elle,
Sa reine, Dame Herodis.
Il la regarde, et elle lui ;
Il ne se sont pas dit un mot.
Car elle le voit misérable,
Lui qui était si beau et fort ;
Les larmes coulent de ses yeux.
Les autres dames s’en avisent,
La forcent à s’éloigner,
A ne pas demeurer avec lui plus longtemps.

« Hélas ! » dit-il, « voici ma misère.
La mort ne veut pas me tuer.
Hélas ! malheureux, je n’ai pu
Mourir après pareille vue.
Hélas ! cette vie est trop longue ;
A ma femme je n’ai pas pu
Dire un mot, ni elle à moi.
Hélas ! ce cœur va-t-il se rompre ?
Par ma foi ! » dit-il, « advienne
Ce qui doit advenir. Je veux
Suivre la voie où vont ces dames ;
Car je n’ai plus souci ni de vie ni de mort. »

Il se couvrit de son manteau,
Il mit sa harpe sur son dos.
Il avait grand désir d’aller ;
Arbres ni rocs ne l’arrêtaient.
Les dames dans une caverne
Sont entrées. Il les a suivies.

Il est entré dans la caverne.
Il a marché près de trois milles.
Il arrive en un beau pays,
Lumineux comme un jour d’été.
Tout plat, égal et verdoyant ;
Point de collines, de vallées.
Dans le pays est un château,
Riche, royal, beau à merveille.
Le rempart tout alentour
Est clair, brillant comme cristal ;
Il y a là cent hautes tours,
Elégantes, bien crénelées,
Les contreforts dans le fossé
Sont d’or rouge bien travaillé.
Toutes les voûtes sont ornées
D’émaux de diverses couleurs.
On entre, on voit de grandes salles
Parsemées de pierres précieuses.
Le moins riche des piliers
Est fait tout entier d’or bruni.
Ce pays est toujours en clarté,
Car lorsqu’il est nuit ou temps sombre,
Les pierres donnent leur lumière
Claire comme un soleil de midi.
On ne peut dire, ni penser
La beauté de tout ce travail ;
Tout pousse à se persuader
Qu’on est entré en paradis.

Dans le château les dames sont entrées.
Il les aurait suivies. Le pouvait-il ?
Orphée a frappé à la porte.
Le portier était à son poste,
Lui demanda ce qu’il voulait.
« Par ma foi », fit-il, « je suis ménestrel.
Je peux divertir ton seigneur,
Si c’est son bon plaisir. »
Le portier ouvrit la porte
Et le laissa entrer dans le château.

Il se prit à tout regarder,
Et vit qu’étaient là enfermés
Des gens qu’on avait conduits là,
Qu’on croyait morts, mais qui ne l’étaient pas.
Les uns n’avaient pas de tête,
Les autres n’avaient pas de bras ;
Les uns étaient couverts de plaies,
D’autres étaient fous, chargés de chaînes,
D’autres se tenaient, tout armés, à cheval,
D’autres s’étaient étouffés en mangeant,
D’autres étaient plongés dans l’eau,
D’autres avaient séché dans le feu ;
Il y avait là femmes en mal d’enfant,
Mortes les unes, folles les autres ;
Beaucoup étaient couchés çà et là,
Comme pour une sieste avant midi.
Chacun avait été ravi dans ce monde,
Pris par les fées et conduit en ce lieu.
Il vit sa propre femme,
Dame Herodis, sa chère vie,
Dormant sous un arbre bien-greffé :
Il la reconnut à sa vêture.

Quand il eut vu toutes ces merveilles,
Il s’en alla où était le roi.
Ce qu’il vit était magnifique :
Un dais éclatant de lumière.
Le roi y était assis
Avec la reine douce et belle.
Couronnes, vêtements brillaient
Tant qu’il en souffrait à peine la vue.

Quand il eut vu tout cela,
Il se mit à genoux devant le roi.
« Seigneur », dit-il, « si tu le veux,
Tu peux entendre ma musique. »
Le roi répondit : « Qui es-tu,
Toi qui viens d’arriver ici ?
Ni moi, ni aucun de ceux qui m’entourent
Ne t’ont envoyé chercher.
Depuis que je suis roi ici,
Je n’ai vu homme si hardi,
Qu’il ait l’audace de se présenter
Sans que j’aie voulu le faire venir. »
« Seigneur », dit-il, « croyez-moi ;
Je suis un pauvre ménestrel ;
C’est là, sire, notre façon :
Nous entrons chez les seigneurs ;
Et quand même on nous reçoit mal,
Nous devons exercer notre art. »

Il s’installa devant le roi,
Il prit sa harpe mélodieuse,
De son mieux il l’accorda,
Et commença un chant si merveilleux
Que tous ceux qui étaient dans le palais
S’approchèrent pour l’entendre
Et se mirent par terre à ses pieds,
Si douce leur semblait la mélodie.
Le roi écoutait en silence,
Il prenait grand plaisir à la musique ;
De cette musique il avait joie,
Et aussi la belle reine.

Quand il eut fini de harper,
Le roi lui dit :
« Ménestrel, j’aime ta musique.
Demande-moi ce que tu veux ;
Tu auras large récompense.
Parle, mets-moi à l’épreuve. »
« Sire », dit-il, « je te supplie
Que tu veuilles bien me donner
Cette dame de clair visage
Qui dort sous l’arbre bien-greffé. »
« Non », dit le roi, « non, il n’en sera rien.
Vous feriez un bien vilain couple,
Car tu es maigre, et rude, et noir,
Elle gracieuse et sans défaut.
Ce serait chose écœurante
Que la voir en ta compagnie. »

« Sire », dit-il, « gentil roi,
Ce serait chose encore pire
Que d’entendre mentir ta bouche.
Sire, tu viens de me promettre
Que j’aurais ce que je voudrais
Et tu ne tiens pas ta parole. »
Le roi dit : « Si c’est ainsi,
Prends-la par la main et va-t’en.
Je veux qu’elle fasse ta joie. »

A genoux, il lui dit merci ;
Il prit sa femme par la main.
Vite il sortit de ce pays,
Il s’éloigna de la contrée,
En suivant le même chemin.

Il marcha tant et si bien
Qu’à Winchester il arriva.
Cette ville était la sienne ;
Personne ne savait que c’était lui.
Il n’alla pas plus loin que le faubourg,
Pour ne pas risquer d’être reconnu.
Il s’installa chez un mendiant,
C’est là qu’il prit auberge
Pour lui et pour sa femme,
Se donnant pour un pauvre ménestrel ;
Il demanda nouvelles du pays
Et qui gouvernait le royaume.
Le mendiant dans sa chaumine
Lui conta toute l’affaire :
Comment la reine avait été ravie,
Emmenée par les fées ;
Comment le roi s’était exilé,
Sans que personne sache en quel endroit ;
Comment le chambellan gouvernait le royaume ;
Il lui dit encore mille choses.

Le lendemain, à l’heure de midi,
Il laissa sa femme dans cette maison ;
Il emprunta au mendiant des habits ;
Il mit sa harpe sur son dos,
Et il s’en alla par la ville ;
Tout un chacun pouvait le voir.
Les comtes et les preux barons,
Les bourgeois, les dames l’observaient.
« Oh », disaient-ils, « quel homme étrange !
Comme ses cheveux sont longs !
Oh ! sa barbe atteint ses genoux !
Et il est sec comme un arbre ! »

Et comme il allait par les rues,
Il rencontra son chambellan,
Avec des cris il se tourna vers lui.
« Seigneur chambellan », dit-il, « pitié !
Je suis harpeur de terre païenne,
Secourez-moi dans ma détresse ! »
Le chambellan lui dit : « Viens avec moi !
Je te donnerai de ce que j’ai.
Tout bon harpeur est chez moi bienvenu,
Pour l’amour de Sire Orphée, mon seigneur. »

Dans le château le chambellan
Se mit à table avec plus d’un seigneur.
On entendait trompettes et tambours,
Harpeurs en nombre et joueurs de vielle.
Ils jouaient mainte mélodie.
Orphée restait là, en silence,
Il écoutait. Quand ils se turent,
Il prit sa harpe, l’accorda,
Il fit entendre des merveilles
Comme jamais on n’en avait ouïes.
Chacun prenait plaisir à sa musique.

Le chambellan le regardait de tous ses yeux ;
Bientôt il reconnut la harpe.
« Ménestrel », dit-il, « sur ton serment,
Où as-tu, et comment, trouvé cette harpe ?
Dis-le moi tout de suite, je te prie. »
« Seigneur », dit-il, « en terre inconnue,
Comme je marchais dans un désert,
Dans un vallon j’ai trouvé un homme ;
Des lions l’avaient déchiré,
Des loups le dépeçaient de leurs dents aiguës.
Près de lui j’ai trouvé cette harpe.
Il y a de cela bien dix ans. »
« Oh », dit le chambellan , « malheur à moi !
C’était le seigneur Orphée, mon maître.
Hélas ! pauvre de moi, que vais-je devenir ?
J’ai perdu mon seigneur sans pair.
Hélas ! pourquoi suis-je né ?
La fortune lui fut cruelle ;
Il a connu honteuse mort. »
Il tomba pâmé sur le sol.
Ses barons sur-le-champ le relevèrent.
Lui dirent que tel est le cours du monde ;
Que contre mort il n’est pas de remède.

Le roi Orphée connut alors
Que son chambellan lui était fidèle ;
Il l’en aima comme se doit,
Se leva et lui dit : « Allons ;
Chambellan, écoute mon dire :
Si j’étais Orphée le roi,
Si j’avais longtemps souffert
Affreusement dans un désert,
Si j’avais reconquis ma reine,
Si je l’avais reprise au royaume des fées,
Et si j’avais ramené ma dame
Dans un des faubourgs de la ville,
Si je l’avais logée chez un mendiant,
Et si j’étais venu moi-même
Vers toi, sans bruit, mal habillé,
Pour mettre à l’épreuve ta foi,
Si je t’avais trouvé fidèle,
Tu n’aurais pas lieu de le regretter.
Sans nul doute, pour cette amour,
A la fin de ma vie, tu seras roi
Mais si ma mort t’avait donné joie,
Tu aurais été chassé d’ici. »

Alors tous ceux qui étaient là
Comprirent qu’il était le roi Orphée,
Et le chambellan le reconnut bien.
Il jeta par terre table et tréteaux,
Il tomba à ses pieds ;
Ainsi firent tous les autres ;
Tous disaient, et ils pleuraient :
« Tu es notre seigneur et notre roi. »
Ils étaient heureux de le voir en vie.
On le conduisit dans une chambre,
On le baigna, on lui rasa la barbe,
On l’habilla comme il convient aux rois.
Puis en grande procession,
Ils allèrent chercher la reine,
Avec musiques de toute sorte.
Seigneur ! comme elles sonnaient bien !
Les yeux pleuraient de joie
De les voir revenus sains et saufs.

Alors on couronna de neuf le roi Orphée
Et sa reine, la dame Herodis.
Et ils vécurent longuement.
Après eux le chambellan fut roi.

Là-dessus les harpeurs de Bretagne
Surent la merveille et comment elle advint.
Ils en firent un lai de belle allure ;
Et lui donnèrent le nom du roi.
Ce lai est appelé « Orphée ».
C’est un bon lai, douce en est la mélodie.

Voilà Sire Orphée hors de peine.
Qu’à tous Dieu donne belle chance. Amen.

(1)On admet que ce poème, qui date au plus tard du début du XIVe siècle, peut refléter un poème analogue, un lai breton, dont il a existé une version française. Il est fait allusion à l’existence de ce lai dans Floire et Blanchefleur, roman du XIIe siècle, dans le Lai de l’Espine, et dans le Lancelot en prose, qui date du début du XIIIe siècle. Mais rien n’a subsisté du texte.
Pour le texte anglais, il existe trois manuscrits, tous trois édités, avec notes et glossaire, par A.J.Bliss (Oxford. Clarendon Press. Seconde édition 1966). J’ai suivi le plus ancien des trois, tel que le donne l’éditeur, bien que le prologue, perdu, ait dû faire l’objet d’une reconstitution, au reste très convaincante. J’ai utilisé des traductions en anglais moderne, et la traduction italienne d’Enrico Giaccherini (Parme. 1994). On voudra bien admettre que ma traduction n’a aucune prétention philologique.
(2) On a fait observer que, selon César, les Celtes disaient descendre de Dis, qui est roi des Enfers et dieu des morts, comme Pluton. — Un manuscrit tardif donne ici le nom de Pilato.
(3)Comment Junon a-t-elle ici changé de sexe ? On n’en sait rien. Dans le manuscrit plus tardif, le personnage a nom Yno.
(4)Orphée est né en pays thrace. Le pays se transforme en ville.
(5)Voici confondues, à travers les transcriptions latines de leurs noms, Hérodiade et Eurydice. Le nom d’Hérodiade apparaît souvent au Moyen Age dans les récits sur la chasse maudite ou sur les vols de sorcières dans la nuit.
(6) Beltaine, fête celtique, au 1er mai, début de la saison chaude ; Samhain lui fait pendant au début de novembre. Le monde des morts s’ouvre alors.
(7) Le sens du terme anglais prête à contestation. « Bien » est peut-être superflu. L’essentiel est que le motif revienne régulièrement, comme on verra.